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title: Les ordinateurs peuvent-t-ils crier ?
date: '2023-12-23'
author: Raphaël Forment et Rémi Georges
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## À propos
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Cet article était initialement publié dans la revue [Bugne Bugne](https://www.instagram.com/bugne_bugne/), une _"Revue lyonnaise dédiée aux musiques électroniques et aux enjeux politiques et sociaux de la fête, indépendante et non-lucrative ✊"_. L'objectif de cet article était de présenter le _live coding_ à un large public et de parler des concerts que nous organisons à Lyon. Je reprends ici l'intégralité du texte et je rajoute des liens supplémentaires pour enrichir la chose :)
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J'ai pris la liberté de rajouter tout un tas de liens divers qui apportent
souvent un contrepoint décalé au texte.
## Introduction
Quelques personnes en Europe et dans le monde pratiquent le _live coding_. Nous sommes [quelques centaines ou quelques milliers](https://solstice.toplap.org). _Live coder_, cela consiste à improviser de la musique directement au travers de langages de programmation, sur scène, devant tout le monde, avec [les _bugs_, les _crashs_, etc](https://academic.oup.com/edited-volume/28278/chapter-abstract/214421107?redirectedFrom=fulltext). que cela implique. Tout au long de la performance, les _live coders_ éditent du code et le soumettent à l'ordinateur. Ils découvrent le résultat en même temps que le public et sont pareillement surpris ou inquiets de ce qu'ils entendent.
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_Live coder_, cela veut tout et rien dire et personne ne semble souhaiter définir le terme précisément. On peut [programmer et modifier des synthétiseurs en temps réel](https://www.youtube.com/watch?v=KwvqoH4LPKM), créer des séquences musicales, [des visuels](https://www.youtube.com/watch?v=cw7tPDrFIQg), etc. On peut allumer des ampoules en rythme ou [broder un pull](https://slab.org/2021/03/28/research-products/) sur scène, la seule limite restant le _crash_ et la capacité technique de faire ce que l'on veut. Le _live coding_ peut mobiliser toutes les ressources de l'ordinateur, pour le meilleur comme pour le pire. Certains aiment programmer de la musique, d'autres aiment programmer des visuels. Faites cela de manière conjointe, et vous obtenez une **Algorave**, une [algorithmic rave party](https://algorave.org). L'idée derrière ce terme était, [à l'origine](https://www.nime.org/proceedings/2014/nime2014_426.pdf), de faire de la musique de club au travers du code, de faire danser les gens sur des algorithmes. Ca ne ressemble pas du tout à de la musique de club, mais cela reste dansant quand même. C'est une musique à part, avec ses propres sonorités et ses gestes musicaux particuliers.
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_Live coder_, cela ne signifie pas nécessairement programmer quelque chose pour arriver à une fin. Il n'y a pas de patron pour surveiller que vous terminiez votre programme dans les temps. _Live coder_, c'est surtout programmer sans but, errer dans un système musical et chercher ce qui sonne bien, ce qui sonne mal, et aussi pas mal chercher ce que l'on veut réellement faire. C'est un peu du jazz d'ordinateur. C'est une conversation à la fois avec votre ordinateur et avec votre propre capacité ou incapacité à vous exprimer musicalement au travers du code.
## Renouer avec lordinateur
Il y a [longtemps que les gens font ça](https://github.com/philburk/hmsl), mais originellement, tout le monde s'en fichait. Il y a quelques décennies, il était normal d'utiliser des langages de programmation pour créer de la musique. C'était souvent la seule interface dont on disposait pour dialoguer avec la machine, pour composer, pour contrôler des synthétiseurs, des échantillonneurs, des machines, etc. L'apparition des [interfaces graphiques](https://www.youtube.com/watch?v=yJDv-zdhzMY) a aussi introduit le fait de cliquer partout, puis les fenêtres, puis tout un tas d'idées et de concepts dont on n'avait pas vraiment besoin pour faire de la musique. En bref, les interfaces graphiques ont rompu quelque chose d'important dans la manière dont on approche l'interaction avec l'ordinateur.
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Les ordinateurs sont faits pour manger du texte, des nombres, des instructions. Ils sont ridiculement petits, puissants et versatiles. Ce sont des calculatrices qui [calculent vite](https://www.youtube.com/watch?v=MbIiAr5dt24). Ils sont partout et sont d'ailleurs [faits pour être emportés partout](https://web.archive.org/web/20120216040047/http://pbup.goto10.org/). On passe déjà notre vie avec. Le seul problème est que l'on ne les utilise pas comme des ordinateurs. On ne les utilise pas non plus, d'ailleurs, comme des instruments de musique et les musiciens passent généralement beaucoup de temps et [consacrent beaucoup d'énergie](https://www.nime.org/) à éviter de se confronter à [la vrai nature](https://www.youtube.com/watch?v=tDacjrSCeq4) de l'ordinateur.
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Parlons un petit peu des métaphores. Ouvrez n'importe quel logiciel de production musicale (Ableton, Fruity Loops, Pro Tools). Regardez un peu ce que l'on vous montre à l'écran. Les logiciels pour créer de la musique sont remplis de métaphores étranges que personne n'a jamais réellement souhaité. On édite des mélodies MIDI sur des [piano rolls](https://www.youtube.com/watch?v=EO2CO0X-bAQ) comme si l'on manipulait un [piano mécanique avec des rouleaux](https://www.youtube.com/watch?v=9CnkYvikIFg). On montre un studio d'enregistrement avec des [tranches de console et des potentiomètres](https://www.reaper.fm/) alors qu'on a juste un clavier et une souris. Les synthétiseurs virtuels ont [des boutons et des potentiomètres qu'on ne peut pas pousser](https://www.arturia.com/products/analog-classics/cmi-v/sounddesign). Vous ne pouvez cliquer que sur un bouton à la fois, et les contrôleurs sont pénibles à utiliser. Les synthétiseurs virtuels ont des lumières tristes qui ne brillent même pas et ils peuvent planter tout comme Word ou Excel. Il y a quelque chose qui coince. Il fallait initialement vendre ces logiciels aux musiciens et on leur a vendu ce qu'ils connaissent le mieux. C'est tout pareil que votre bureau avec ses dossiers, ses fichiers, etc. Votre bureau n'existe pas, et les dossiers ne sont pas des dossiers en carton jaune moche que vous rangez dans une armoire.
[Les platines sont devenues des instruments](https://www.youtube.com/watch?v=wl1ZrEza7uY) lorsque les musiciens ont commencé à s'intéresser à leurs qualités musicales. De même, l'ordinateur peut devenir un instrument de musique si l'on s'intéresse [à ses qualités intrinsèques](https://www.youtube.com/watch?v=kPRA0W1kECg) : l'idée n'est pas d'éviter ce qu'il est vraiment, mais de [chercher ses qualités](https://thirtydollar.website/) dans le domaine musical.
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<blockquote class="pl-8 text-2xl">
<em>I'm the operator with my pocket calculator I am adding, and subtracting... I'm controlling, and composing! By pressing down a special key, It plays a little melody.</em>
</blockquote>
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Pourtant, il est toujours possible de programmer sa musique. On peut même faire la même chose qu'avant, mais en [beaucoup mieux](https://www.youtube.com/watch?v=WtwneW2s2bo), on peut faire la même chose que nos ancêtres, mais en temps réel. On peut tout programmer si on essaie vraiment. C'est super amusant mais c'est aussi devenu bizarre. Plus personne ne fait ça, à tel point que programmer son ordinateur en direct est devenu un parti pris. Programmer est devenu un geste expressif, tout comme peut l'être le fait de danser, de crier ou de faire un solo de guitare. C'est aussi parfois devenu un geste politique ou un acte militant. Depuis le début des années 2000, les live coders ont plus ou moins tous décidé de montrer ce qu'ils font à leur public (collectif TOPLAP, etc.) car ils estiment que c'est important. Ils font leurs concerts dans le noir et projettent leurs écrans pour que le public puisse lire le code et voir le curseur d'édition bouger :
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<blockquote class="pl-8 text-2xl">
<em>Give us access to the performer's mind, to the whole human instrument. Obscurantism is dangerous. Show us your screens.</em>
</blockquote>
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## Pourquoi live coder ?
**Rémi :** “Je cherchais au départ des manières de composer des rythmes complexes. J'ai sombré. J'ai découvert une nouvelle façon de faire et de contrôler la musique et c'était sans doute la manière de faire que j'avais toujours cherchée sans la trouver. Je suis plus proche des sphères de la musique DIY, et le _live coding_ c'est un peu le DIY du numérique. En plus de bidouller l'électronique de mes synthés et j'ai commencé à pouvoir tout fabriquer, tout programmer. J'ai pu d'une certaine manière "augmenter" ou contrôler différemment tout mon matériel et j'y garde toujours ce plaisir du crash et de l'erreur. J'aime le fait que mon programme soit bancal, et qu'il puisse s'arrêter ou se comporter différemment du but premier. Je vais tout faire pour que tout se passe bien mais je ne peux jamais en être certain. J'ai jamais réussi à faire de la musique avec des logiciels faits pour cela, ça a toujours été sans saveur, incompréhensible, super compliqué à démarrer.
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Maintenant je crois pas que se soit foncièrement plus simple à démarrer mais au moins je ne peux m'en prendre qu'à moi-même. Je viens du milieu de la technique du son, le _live coding_ m'a aussi appris la programmation, il m'a ouvert la porte de la programmation appliquée à l'audio, et c'est maintenant ce dans quoi j'essaie de travailler.”
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**Raphaël :** “J'ai appris à programmer en m'intéressant au _live coding_. J'étais déjà assez pote avec les ordinateurs car mes amis et moi nous amusions à _modder_ des jeux ou à créer des choses intéressantes à l'ordinateur. Je cherchais initialement une manière d'écrire de la musique qui ne soit ni partition graphique, ni partition classique. Je tape super vite sur un clavier et j'aime beaucoup manipuler du texte. Il semblait assez clair que cette pratique était faite pour moi. J'ai appris à faire de la musique avec du code avant de savoir réellement programmer. J'ai commencé ensuite à modifier les outils pour les adapter à ma pratique puis à concevoir les miens. C'est aussi fascinant que nul. On apprend beaucoup, on crée son propre instrument, mais on arrive souvent à un résultat que l'on n'avait pas anticipé ! Je m'intéressais déjà beaucoup à toutes les musiques basées sur des systèmes de règles ou sur des processus génératifs. J'aime beaucoup John Cage, non pas pour sa musique, mais pour [les idées qu'il a pu transmettre](https://editions-contrechamps.org/livres/silence/) à tous les musiciens qui l'ont écouté. Aujourd'hui, je _live code_ car j'étudie ces musiques là dans un [cadre universitaire](https://raphaelforment.fr) mais j'y trouve également du plaisir. Cela ne se ressemble jamais, cela donne perpétuellement l'envie de recommencer. C'est le propre d'un instrument de musique, et je suis content d'avoir fait de mon ordinateur un instrument de musique.”
## Le live-coding en France
Le 8 avril 2023, nous avons organisé [une gigantesque algorave au Grrrnd Zero](https://www.grrrndzero.org/index.php/2422-sam-08-04-algorave) à Lyon. 19 projets différents venant de toute la France et parfois même de l'étranger (Italie, Pays-Bas, Etats-Unis) ont joué de la musique ou fait des visuels de 18h à 8h du matin. C'est sans doute la plus grosse algorave de la très longue histoire de France. Même si les gens se reconnaissent comme _live coders_, il n'est pas dit qu'ils se comprennent. On sait qu'on fait la même chose, mais pas nécessairement la même musique. On ne programme pas tous de la même manière, pas avec les mêmes outils ou le même langage, pas pour le même but, etc mais c'est déjà pas mal de savoir qu'on n'est pas tous seuls à avoir une lubie. Organiser des événements de _live coding_ permet de faire vivre cette pratique et de se rendre compte sa diversité. C'est une sorte de grande foire. En France, cela est d'autant plus sensible que la plupart des live coders ont un lien avec la [demoscene](https://cookie.paris) ou avec des cultures informatiques _underground_ qui n'ont jamais vraiment disparues.
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Aujourdhui on s'est un peu lancés comme mission de rassembler toute la communauté française ou du moins de se faire savoir qu'on existe entre nous. On essaie d'organiser des _workshops_, car le _live coding_ est une pratique toujours plus simple à démarrer avec quelqu'un plutôt qu'en écumant des forums.
Nous sommes aussi allés représenter cette communauté francophone du live-coding à l'[International Conférence on Live-Coding](https://iclc.toplap.org) à Utrecht en avril 2023. Ça nous a permis de comparer cette scène à l'échelle mondiale et de pouvoir rencontrer en personne tous ces développeurs-artistes d'un petit milieu où tout le monde se connaît un peu.
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Si on cherche bien, il y a des _live coders_ partout. Il suffit de les débusquer, souvent dans les écoles d'art, dans les écoles d'ingé ou vraiment un peu partout là où on ne pense jamais à regarder. Bizarrement, on trouve assez peu de _live coding_ dans les conservatoires ou dans les écoles de musique. Tous les _live coders_ ne savent pas nécessairement qu'ils live codent. Parfois, ce n'est juste pas important pour eux, ou cela leur paraît naturel. Les _live coders_ naviguent entre milieux DIY, [réseaux hackers / makers](https://web.archive.org/web/20201202043301id_/https://journals.openedition.org/volume/7211), milieu des arts numériques, etc. Considérer que le _live coding_ est une forme d'art en soi est un réflexe assez anglais, lié à la manière dont la pratique a été popularisée dans les années 2000. En France, le _live coding_ est souvent considéré comme un outil. Ailleurs c'est considéré comme une fin en soi, ce qui n'est pas plus mal !